Au XVIIIe siècle, les inégalités sociales et les injustices suscitent de vives contestations. Les dramaturges,
malgré la censure, s’engagent à défendre les idées des Lumières. Beaumarchais, célèbre pour ses pièces
engagées, voit notamment Le Mariage de Figaro, issu de sa trilogie théâtrale, faire face à l’interdiction.
Cet extrait, tiré de la scène 5 de l’acte III, met en scène une confrontation verbale entre Figaro et le comte
Almaviva, où chacun tente d’imposer sa vision et de défendre sa position.
Ainsi, nous pouvons nous demander : Comment Beaumarchais donne à voir une situation de rivalité entre
maître et valet, révélatrice des tensions sociales de son époque.
Dans un premier temps, nous analyserons une rivalité encore cordiale mais tendue présentée des lignes 1à
10, puis, nous verrons comment cette confrontation dégénère en un affrontement plus ouvert des lignes 11 à
19.
I. Une rivalité cordiale mais révélatrice des tensions
Le passage s’ouvre sur un jeu d’apparences. Le comte interroge Figaro avec une question rhétorique car,
connaissant déjà les raisons du comportement de la comtesse, il cherche à piéger son valet. Cette stratégie,
qui suppose un savoir partagé, trahit en réalité une position d’infériorité, car le comte doute de son autorité.
Le verbe “jouer” renvoie à la mise en abyme théâtrale : tout est mascarade et manipulation dans cet échange.
La mention de “la Comtesse” suivie d’une virgule met en valeur une distance affective entre les deux époux et
révèle le conflit conjugal sous-jacent.
Figaro, quant à lui, se montre lucide et habile. Dès sa première réplique, il emploie un langage familier qui
rappelle sa condition sociale. Le substantif “Monseigneur”, marque de respect appuyé, peut être lu comme
une formule ironique, signe de duplicité. Figaro ne rentre pas dans le jeu “vous le savez mieux que moi”,
inversant la logique de pouvoir en renvoyant le comte à ses responsabilités d’époux.
Face à cette résistance, le comte tente de reprendre la main. Il se justifie par des attentions matérielles “je la
comble de présents”, révélant une conception superficielle du bonheur conjugal, ce qui traduit un comique de
situation, soulignant l’aveuglement du comte face à ses propres fautes.
Ensuite la réplique de Figaro “Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?” prend la forme d’un
proverbe : il adopte ici le ton du moraliste, dénonçant la vacuité des gestes matériels face à l’importance des
valeurs comme la fidélité.
Le comte change alors de stratégie, jouant cette fois sur le registre de l’émotion. L’imparfait renvoie à un passé
idéalisé, opposé au présent, créant un parallélisme antithétique.
Figaro riposte alors avec une litote pleine d’ironie : “je ne vous cache rien”, montrant que, même dans la
transparence, il conserve une part de mystère. Le comte, piqué, tente de reprendre le dessus avec une
question sèche : “Combien la comtesse t’a-t-elle donné ?”, traduisant son énervement croissant.
Figaro réplique rapidement avec une anaphore provocatrice : “Combien me donnâtes-vous ?”, reprenant la
structure de la phrase du comte pour retourner la question contre lui. Ce parallélisme marque une prise de
pouvoir verbale : Figaro se hisse au même niveau que son maître.
Enfin, il poursuit avec une injonction étonnante pour un valet : “Tenez, monseigneur, n’humilions pas…”.
L’usage de l’impératif et du terme “homme” au lieu de “valet” introduit une remise en cause des hiérarchies
sociales tandis que l’antithèse “bien / mauvais” et la construction ternaire “monseigneur / homme / valet”
traduisent son désir d’émancipation et de justice.