Pierre Corneille, figure majeure du théâtre classique du XVIIᵉ siècle, est célèbre pour ses héros aux prises avec
l’honneur et les passions. En 1644, il compose Le Menteur, une comédie inspirée d’une pièce espagnole, La
Verdad Sospechosa de Juan Ruiz de Alarcón. Dans cette pièce, il abandonne le modèle tragique pour
s’adonner à un théâtre plus léger mais tout aussi virtuose, fondé sur les jeux de langage, les quiproquos et les
faux-semblants. L’extrait étudié présente un moment central : Clarice et Lucrèce, ayant percé les mensonges
de Dorante, décident de le piéger en échangeant leurs identités. Dorante, qui croit s’adresser à Lucrèce, tente
alors de se justifier.
Ainsi, nous pouvons nous demander : Comment cette scène de déguisement met-elle en exergue les
talents de conteur du menteur Dorante ?
Dans un premier temps, nous étudierons une scène d’accusation virulente menée par Clarice, présentée des
lignes 1 à 22, puis nous analyserons la défense habile et manipulatrice de Dorante des lignes 23 à 41.
I. Une scène d’accusation virulente menée par Clarice
Dès le début du mouvement l’intervention de Clarice prend la forme d’un véritable réquisitoire. L’expression
péjorative “un homme tel que vous” accompagnée du déterminant indéfini “un” installe une distance ironique
et accusatrice, tandis que la répétition du groupe nominal “un homme” reflète l’accusation de Clarice pour
faire condamner Dorante.
Par l’accumulation de subordonnées relatives, Clarice dresse un inventaire précis des mensonges de Dorante,
créant un effet d’étau logique pour le pousser à avouer.
Par ailleurs, de nombreuses antithèses soulignent le contraste entre l’image que Dorante veut donner de lui-
même et la réalité : il prétend être “un grand foudre de guerre” mais n’a vu la guerre “qu’à coups d’écritoire ou
de verre”. Ce décalage comique tourne alors le personnage en ridicule.
Clarice multiplie donc les attaques en évoquant ses mensonges sur son passé “qui vint hier à Poitiers”, ses
relations sociales “festin, musique, danse” qu’elle oppose à son isolement effectif, marqué par son silence,
créant un effet ironique saisissant.
L’accusation culmine avec le mensonge de Dorante sur le mariage adressé à Géronte, son père : “qui se dit
marié, puis soudain s’en dédit”. L’emploi de la diérèse sur “marié” accentue la dureté du reproche tandis que
les paronymes "se dit" et "s'en dédit" montre que Dorante est un habile conteur capable de modifier son
histoire sans la moindre difficulté.
Clarice cherche alors une confession de Dorante "sa méthode est jolie à se mettre en crédit ". Elle le confronte
donc à l’aide d’une apostrophe directe et de l’impératif “apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme” qui
montrent son autorité et son agacement, mettant Dorante au pied du mur.
Un aparté comique vient cependant désamorcer la tension : Cliton, valet de Dorante, s’exclame : “Si vous vous
en tirez, je vous tiens habile homme”. Cet écart humoristique crée un contrepoint et prépare la relance du
menteur.
En effet, Dorante, stratège, ne s’affole pas. Par une métaphore : “tout vient en sa saison”, il temporise et
prépare une nouvelle invention, assurant à son valet de sa maîtrise de la situation. La polyptote “je l’ai feint et
ma feinte” met l’accent sur sa capacité à rebondir. Il tente alors de séduire celle qu’il croit être Lucrèce, et
justifie son mensonge par amour, préparant un retournement de situation.