Manon Lescaut est un roman écrit par l’Abbé Prévost en 1731, constituant le septième et dernier tome des
Mémoires et aventures d’un jeune homme de qualité. Ce récit enchâssé, publié sous la Régence, fut jugé
sulfureux et censuré dès sa parution. Son auteur, un ecclésiastique à la vie tumultueuse, s’inscrit dans un
XVIIIᵉ siècle en pleine mutation, marqué par l’essor des idées des Lumières. Dans ce passage, après avoir été
séparé de Manon, Des Grieux l’oublie peu à peu et se consacre à la théologie. Convaincu d’avoir surmonté sa
passion, il est pourtant bouleversé lorsque Manon réapparaît dans sa vie.
Ainsi, nous pouvons nous demander : Comment, à travers cette scène théâtrale, l’Abbé Prévost nous
donne-t-il à voir une passion triomphante sur la perfide trahison de Manon ?
Dans un premier temps, nous analyserons une émouvante scène de retrouvailles en demi-teinte, présentée
des lignes 1 à 8, puis nous étudierons un dilemme cornélien opposant passion et raison, évoqué des lignes 9 à
23, pour enfin observer Des Grieux à nouveau aveuglé par la passion des lignes 24 à 32.
I. L'émouvante scène de retrouvailles en demi-teinte
Dans un premier temps, l’extrait met en scène des retrouvailles marquées par une forte émotion mais teintées
d’ambiguïté.
Dès l’arrivée de Manon au séminaire de Saint Sulpice, la surprise de Des Grieux est palpable, comme l’indique
la négation “ne pouvant conjecturer”, traduisant son incompréhension. Son trouble intérieur est visible à
travers ses “yeux baissés” et ses “tremblements”, signes de sa peur et du souvenir de l’infidélité passée.
La focalisation interne, marquée par l’usage du pronom “je”, plonge le lecteur dans les tourments intimes du
héros tandis que le silence qui précède la parole de Manon, puis le discours indirect qui rend son aveu,
donnent à la scène une dimension théâtrale forte, où les gestes, les silences et les pleurs prennent autant
d'importance que les mots.
Manon apparaît fragile et repentante : “elle mit la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes”,
exploitant la pitié pour mieux séduire. Le champ lexical du regard est également omniprésent : Manon tente de
capter l’attention de Des Grieux, rappelant la figure de la séductrice mythologique, telle une Circé ou une
Vénus ensorcelante.
Ensuite, le verbe “confesser” introduit une ironie religieuse : dans cet espace sacré, la confession de Manon
n'est pas celle d'une pénitente sincère, mais plutôt une stratégie de manipulation. L’opposition entre la
“tendresse” exprimée et la “dureté” de la trahison passée révèle la nature conflictuelle de leur relation.
Enfin, l’imparfait “confessait” associé à la conjonction “mais” souligne que Manon tente de rejeter une partie
de la faute sur Des Grieux, renforçant la complexité émotionnelle de cette scène.
II. Un dilemme cornélien opposant passion et raison
Dans un deuxième temps, l’extrait illustre l’affrontement intérieur de Des Grieux entre son attachement pour
Manon et ses élans de raison.
Le passage de la première personne au pronom “elle” marque une tentative de distanciation du narrateur vis-
à-vis de Manon. Malgré son apparente supériorité, “debout”, “ face à elle”, Des Grieux évite son regard,
redoutant de succomber à nouveau.
La parole devient alors une arme : Des Grieux multiplie les interrogations et les phrases exclamatives,
exprimant sa colère et son besoin désespéré de comprendre. Le terme “perfide”, répété, accuse Manon
d’avoir brisé leur lien.