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1. Les conditions des affrontements, martyrologie et répression
A. Les chemins de l’hérésie : l’imprimé, la parole, la chanson « de gloire »,
l’information et la violence.
Chez les calvinistes des années 1560, s’instaure le mythe d’un accomplissement providentiel
alors que la « religion réformée » renvoie, on l’a vu, à de multiples expériences hétérodoxes
qui, peu à peu, de Genève, se fixent sous l’impulsion de J. Calvin. Toutefois, malgré cette
longue période d’empirisme, les années 1550 connaissent un véritable « décollage » de cette
hétérodoxie grâce à un long travail (adhésions silencieuses) et la dissidence religieuse est
portée en avant par l’actualisation même du mythe qui fondait son rapport même à la
restitution de l’Evangile, le mythe d’un accomplissement providentiel succédant à une longue
durée d’enténèbrement (Voir Jacques Gaches, Mémoires sur les guerres de religion à Castres
et dans le Languedoc, 1555-1610, p. 1).
« est certain, comme on peut l’apprendre de l’histoire, qu’avant l’année 1550, il y avoit une
grande multitude de personnes qui, ayant quitté la religion romaine, avoient embrassé la
religion réformée ; mais ils n’osoient en faire profession ouverte à cause des persécutions qui
estoient exercées contre eux, soubs les règnes de François premier et d’Henry second, par la
persuasion de quelques cardinaux et autres prélats qui résidoient auprès d’eux ; certaines
villes éstant plus opressées que d’autres, au nombre desquelles nous pouvons ranger celle de
Castres. »
Tous ces vecteurs constituent l’accumulation des différences qui rendent incompatibles la
coexistence si ce n’est impossible, donc conditionnent un affrontement quotidien.
Le vecteur de l’imprimé.
Une réalité constante : le livre hétérodoxe, dans la France d’après l’affaire des Placards, est
toujours plus présent.
Clermont, 1535, découverte d’un livre contenant une proposition injurieuse à l’égard de l’Avé
Maria, sans doute donc une condamnation de l’intercession mariale. C’est beaucoup plus tard
que la répression s’abat, trop tard ; en août 1560, à la foire de Guibray en Calvados, « on avoit
vendu les livres de Genève, et qui plus est, certains petits garsons avoyent proté parmy les
rues des placards contre la messe avec cris dont tous estoyent estonnés… L’abolition de la
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messe ! La ruine de la puante messe ! La messe passée par décret, qui veut la mettre à prix ? »
(Description d’un correspondant anonyme de Calvin).
Le livre est apporté par voies d’eau sur des chalands ; partout des découvertes documentaires
signalent des ouvrages et ils transcendent les segmentations sociales allant de l’artisan
jusqu’aux plus grands notables : en 1551, un cordonnier de caen, Philippe BERRY est
incarcéré pour possession de livres interdits. Il s’agit d’un « nouveau testament n’yant premier
feuillet aussi en français, les psaumes de David mis en musique et la forme des prières
ecclésiastiques en ung mesme volume. Lorsque les juges procèdent à l’interrogatoire d’Anne
du BOURG, conseiller-clerc au parlement de Paris, exécuté en place de Grève le 23 décembre
1559 (1520-1559), ils apprennent qu’il a lu « des œuvres de calvin et autres, non de Luther, et
les a achetés à ces porteurs de livres qui vont et viennent par pays ».
Le livre est un objet qui se transmet de main en main, se donne en une chaîne ininterrompue,
parce qu’il possède une force qui peut mener le papiste le plus pécheur à la conversion et la
conversion à consolation.
Rôle capital de Genève, des hommes de la clandestinité ; au début de la décennie 1560, on
compte pas moins de vingt éditions genevoises de la Bible et vingt-trois du Nouveau
Testament, à quoi s’ajoutent les multiples psaumes. Après la Bible d’OLIVETAN, préfacée
par CALVIN (trois éditions entre 1536 et 1540), puis la Bible de Genève, en 1543, revue par
Calvin lui-même.
Dans ces ouvrages, domine un genre de prédilection : la dérision ; le calvinisme entend
désacraliser et acculturer ; pour les théologiens réformés, le monde est devenu fou quand il a
perdu le sens de la Vérité proférée en l’Ecriture ; selon le ministre Michel COP, l’homme est
fou aussi parce qu’il ne se rend pas compte qu’il adore Satan en croyant adorer Dieu dont lui-
même s’est séparé ; pour Calvin, l’homme est fou et se condamne à la mort éternelle par
l’abrutissement de sa « bestise » parce que la crainte de Dieu n’est pas enracinée en lui…
Dans la série qui façonne cette culture de la dérision : Satyres chrestiennes de la cuisine
papale, imprimées par Conrad BADIUS en 1560. L’idée est celle du pape, de son seul ventre,
dont une organisation est chargée d’honorer spirituellement Dieu en ne faisant que nourrir un
être qui n’a d’attachement que matériel ; l’Eglise romaine est un lieu d’inversion, d’apparence
de piété, fondée sur la seule volupté…
Le point de départ : Wittenberg 1517
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La caricature sert à une pédagogie dénonciatrice de l’hérésie, de l’erreur et du sacrilège.
N°1 L’âne-pape, d’après Lucas CRANACH l’Ancien, dans Melanchton, de deux monstres
prodigieux, à savoir d’un asne-pape qui fut trouvé en la rivière du Tibre en l’an 1496, et d’un
veau-moine nay à Freiberg en Misne l’an 1522, Genève, J. Crespin, 1557. Paris, Bibliothèque
nationale de France.
N°2 Le veau-moine, idem.
En général, les caricatures illustraient des pamphlets ; c’est le cas de celui-ci qui fut rédigé en
1523 par Martin LUTHER et Philippe MELANCHTON (Page 1).
L’Ane-pape : devant le château Saint-Ange ; il est couvert d’écailles, il a une tête d’âne, le
pieddroit terminé par un sabot, le gauche par des serres de rapace ; ses attributs sexuels sont
féminins et sa queue en tête de dragon. C’est un rébus qui ne laisse aucun doute sur l’Eglise
romaine. Son chef, au propre comme au figuré est un âne, le pouvoir temporel qui lui sert
d’assise écrase et meurtrit la terre entière, les attributs de son corps révèlent la VORACITE et
la LUBRICITE de ses plus hauts dignitaires.
Le veau-moine : son excroissance de chaire et de peau s’apparente à un capuchon, ses
grandes oreilles trahissent la pratique de la confession auriculaire et sa langue pendante l’abus
des paroles frivoles.
L’image ainsi composée est un emblème grotesque qui cherche à démasquer la véritable
nature non seulement pour l’âne-pape de LEON X mais de la papauté en général (le drapeau
papal est visible sur la forteresse au fond). Le public auquel s’adressait l’image (à la
différence du cercle d’élite qui goûtait traditionnellement les portraits-charges) devait
apprécier son humour ouvertement subversif et se sentir lié par l’hostilité que ces valeurs lui
inspirait. On demandait à ce public non pas seulement de voir une simple ressemblance mais
de faire une série de rapprochements figuratifs afin d’apprécier les multiples points communs
entre le pape, le moine et un âne, un veau, un dragon, …
1. Les conditions des affrontements, martyrologie et répression
A. Les chemins de l’hérésie : l’imprimé, la parole, la chanson « de gloire »,
l’information et la violence.
Chez les calvinistes des années 1560, s’instaure le mythe d’un accomplissement providentiel
alors que la « religion réformée » renvoie, on l’a vu, à de multiples expériences hétérodoxes
qui, peu à peu, de Genève, se fixent sous l’impulsion de J. Calvin. Toutefois, malgré cette
longue période d’empirisme, les années 1550 connaissent un véritable « décollage » de cette
hétérodoxie grâce à un long travail (adhésions silencieuses) et la dissidence religieuse est
portée en avant par l’actualisation même du mythe qui fondait son rapport même à la
restitution de l’Evangile, le mythe d’un accomplissement providentiel succédant à une longue
durée d’enténèbrement (Voir Jacques Gaches, Mémoires sur les guerres de religion à Castres
et dans le Languedoc, 1555-1610, p. 1).
« est certain, comme on peut l’apprendre de l’histoire, qu’avant l’année 1550, il y avoit une
grande multitude de personnes qui, ayant quitté la religion romaine, avoient embrassé la
religion réformée ; mais ils n’osoient en faire profession ouverte à cause des persécutions qui
estoient exercées contre eux, soubs les règnes de François premier et d’Henry second, par la
persuasion de quelques cardinaux et autres prélats qui résidoient auprès d’eux ; certaines
villes éstant plus opressées que d’autres, au nombre desquelles nous pouvons ranger celle de
Castres. »
Tous ces vecteurs constituent l’accumulation des différences qui rendent incompatibles la
coexistence si ce n’est impossible, donc conditionnent un affrontement quotidien.
Le vecteur de l’imprimé.
Une réalité constante : le livre hétérodoxe, dans la France d’après l’affaire des Placards, est
toujours plus présent.
Clermont, 1535, découverte d’un livre contenant une proposition injurieuse à l’égard de l’Avé
Maria, sans doute donc une condamnation de l’intercession mariale. C’est beaucoup plus tard
que la répression s’abat, trop tard ; en août 1560, à la foire de Guibray en Calvados, « on avoit
vendu les livres de Genève, et qui plus est, certains petits garsons avoyent proté parmy les
rues des placards contre la messe avec cris dont tous estoyent estonnés… L’abolition de la
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messe ! La ruine de la puante messe ! La messe passée par décret, qui veut la mettre à prix ? »
(Description d’un correspondant anonyme de Calvin).
Le livre est apporté par voies d’eau sur des chalands ; partout des découvertes documentaires
signalent des ouvrages et ils transcendent les segmentations sociales allant de l’artisan
jusqu’aux plus grands notables : en 1551, un cordonnier de caen, Philippe BERRY est
incarcéré pour possession de livres interdits. Il s’agit d’un « nouveau testament n’yant premier
feuillet aussi en français, les psaumes de David mis en musique et la forme des prières
ecclésiastiques en ung mesme volume. Lorsque les juges procèdent à l’interrogatoire d’Anne
du BOURG, conseiller-clerc au parlement de Paris, exécuté en place de Grève le 23 décembre
1559 (1520-1559), ils apprennent qu’il a lu « des œuvres de calvin et autres, non de Luther, et
les a achetés à ces porteurs de livres qui vont et viennent par pays ».
Le livre est un objet qui se transmet de main en main, se donne en une chaîne ininterrompue,
parce qu’il possède une force qui peut mener le papiste le plus pécheur à la conversion et la
conversion à consolation.
Rôle capital de Genève, des hommes de la clandestinité ; au début de la décennie 1560, on
compte pas moins de vingt éditions genevoises de la Bible et vingt-trois du Nouveau
Testament, à quoi s’ajoutent les multiples psaumes. Après la Bible d’OLIVETAN, préfacée
par CALVIN (trois éditions entre 1536 et 1540), puis la Bible de Genève, en 1543, revue par
Calvin lui-même.
Dans ces ouvrages, domine un genre de prédilection : la dérision ; le calvinisme entend
désacraliser et acculturer ; pour les théologiens réformés, le monde est devenu fou quand il a
perdu le sens de la Vérité proférée en l’Ecriture ; selon le ministre Michel COP, l’homme est
fou aussi parce qu’il ne se rend pas compte qu’il adore Satan en croyant adorer Dieu dont lui-
même s’est séparé ; pour Calvin, l’homme est fou et se condamne à la mort éternelle par
l’abrutissement de sa « bestise » parce que la crainte de Dieu n’est pas enracinée en lui…
Dans la série qui façonne cette culture de la dérision : Satyres chrestiennes de la cuisine
papale, imprimées par Conrad BADIUS en 1560. L’idée est celle du pape, de son seul ventre,
dont une organisation est chargée d’honorer spirituellement Dieu en ne faisant que nourrir un
être qui n’a d’attachement que matériel ; l’Eglise romaine est un lieu d’inversion, d’apparence
de piété, fondée sur la seule volupté…
Le point de départ : Wittenberg 1517
, Page 3 sur 22
La caricature sert à une pédagogie dénonciatrice de l’hérésie, de l’erreur et du sacrilège.
N°1 L’âne-pape, d’après Lucas CRANACH l’Ancien, dans Melanchton, de deux monstres
prodigieux, à savoir d’un asne-pape qui fut trouvé en la rivière du Tibre en l’an 1496, et d’un
veau-moine nay à Freiberg en Misne l’an 1522, Genève, J. Crespin, 1557. Paris, Bibliothèque
nationale de France.
N°2 Le veau-moine, idem.
En général, les caricatures illustraient des pamphlets ; c’est le cas de celui-ci qui fut rédigé en
1523 par Martin LUTHER et Philippe MELANCHTON (Page 1).
L’Ane-pape : devant le château Saint-Ange ; il est couvert d’écailles, il a une tête d’âne, le
pieddroit terminé par un sabot, le gauche par des serres de rapace ; ses attributs sexuels sont
féminins et sa queue en tête de dragon. C’est un rébus qui ne laisse aucun doute sur l’Eglise
romaine. Son chef, au propre comme au figuré est un âne, le pouvoir temporel qui lui sert
d’assise écrase et meurtrit la terre entière, les attributs de son corps révèlent la VORACITE et
la LUBRICITE de ses plus hauts dignitaires.
Le veau-moine : son excroissance de chaire et de peau s’apparente à un capuchon, ses
grandes oreilles trahissent la pratique de la confession auriculaire et sa langue pendante l’abus
des paroles frivoles.
L’image ainsi composée est un emblème grotesque qui cherche à démasquer la véritable
nature non seulement pour l’âne-pape de LEON X mais de la papauté en général (le drapeau
papal est visible sur la forteresse au fond). Le public auquel s’adressait l’image (à la
différence du cercle d’élite qui goûtait traditionnellement les portraits-charges) devait
apprécier son humour ouvertement subversif et se sentir lié par l’hostilité que ces valeurs lui
inspirait. On demandait à ce public non pas seulement de voir une simple ressemblance mais
de faire une série de rapprochements figuratifs afin d’apprécier les multiples points communs
entre le pape, le moine et un âne, un veau, un dragon, …