Cours n°10 : Henri III, les « Malcontents » et la Ligue (1574-
1588)1
I. La Ligue : d’une révolution religieuse en une révolution urbaine et
politique
A. Naissance et triomphe de la Ligue
B. Les barricades et la fuite du roi (mai 1588)
C. La révolution municipale
II. La crise constitutionnelle (états généraux et assassinat des Guise,
décembre 1588)
A. Le problème Henri III
B. Les Etats généraux de Blois (Septembre-décembre 1588)
C. Le coup de Majesté du 23 décembre
III. Le Paris Ligueur : excès, Terreur et échec
A. La Jérusalem céleste ou la révolution eschatologique
B. Royalistes contre Ligueurs
C. La Terreur ligueuse et l’échec final
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Cette perspective (d’un protestant sur le trône) affola la majorité des Français. Les Guises en profitèrent pour
mettre sur pied la Ligue et s'entendre avec Philippe II. Dès lors, la France sombra dans le chaos : Henri III dut
abandonner sa capitale, fit assassiner les Guises, fut lui-même mortellement frappé. Henri IV, vainqueur à
Arques et à Ivry, fut incapable de reprendre Paris et Rouen. Des soldats espagnols se trouvaient à Paris et en
Bretagne. Henri IV demandait l'aide d'Élisabeth. Les ducs d'Épernon et de Mercœur tentaient de se créer des
principautés autonomes, l'un en Provence, l'autre en Bretagne. Les ducs de Savoie et de Lorraine cherchaient à
s'agrandir aux dépens du royaume. La lassitude générale et l'abjuration d'Henri IV (juill. 1593) permirent enfin
de dénouer la crise. L'édit de Nantes (13 avr. 1598) et la paix de Vervins (mai 1598) ramenèrent pour un temps la
paix à l'intérieur et avec l'étranger.
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Introduction : L’ambiguïté d’une image et d’une révolution
L’image de la Ligue demeure ambiguë parce que, à toutes les époques, elle a été
mal considérée.
On a souvent vu en elle une tentative d’usurpation et de subversion du pouvoir
légal avec l’aide de l’Espagne, ennemi héréditaire de la France pendant tout le
XVIe siècle.
Les gravures des fameuses processions parisiennes ont contribué à façonner
cette image.
La procession de la Ligue sortant de l’Arcade Saint-Jean, par exemple, avec ses
moines défilant dans les rues de Paris, les armes à la main, a contribué à tourner
en dérision cette révolution incompréhensible et introuvable. Les mémorialistes
de l’époque comme P. de l’Estoile, ont même été jusqu’à les accabler de
ridicule : ces cohortes ecclésiastiques et d’étudiants dont l’incompétence en
matière d’armement était l’objet de toutes les moqueries.
Pierre de l’Estoile, devant le spectacle horrifiant du chaos, de l’anarchie et du
crime, approfondit sa conscience politique ; longtemps observateur détaché et
goguenard, il se montre plus proche que jamais de son souverain, et tout à fait
désespéré par la décomposition de la vie politique à laquelle il assiste. Les
« Guisards », les « Ligueux », les « archiligueurs », les prévaricateurs qui « au
lieu d’annoncer l’Evangile [vomissent] une iliade d’injures et de vilanies contre
le roy, allumans la révolte et la sédition », le mettent hors de lui, d’autrant que le
peuple galvanisé « ne sortoit jamais du sermon qu’il n’eust feu à la teste et
promptitude aux mains de se ruer sur les Politiques ‘qu’ils apeloient), c’est-à-
dire sur les gens de bien de la ville », dont l’Estoile fait partie. La multiplication
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des processions de paroissiens « de tous aages, sexes et qualités » dans ce Paris
déboussolé et de plus en plus sensible aux progrès de la Contre-Réforme le
sidèrent également. Révolté par le tour que prennent les événements l’Estoile
justifie l’assassinat des Guises (23 décembre 1588) en l’identifiant comme « un
jugement de Dieu, caché sous telle ordonnance d’exécution ». Dès la mort
d’Henri III (1er août 1589), il investit logiquement Henri de Navarre de tous ses
espoirs et le décrit comme guidé par la main de Dieu…
Dès lors, nous sommes déconcertés de voir aujourd’hui des religieux se livrer à
des activités si contraintes à l’esprit de l’Evangile et on émet quelques doutes à
propos de la sincérité des ligueurs ; cette question n’a pas été éclairée par les
XIXe et XXe siècles qui ont fait de la Ligue un enjeu politique entre
républicains et catholiques. La Ligue devint un enjeu politique supplémentaire ;
tandis que l’histoire républicaine a vu dans Henri IV l’homme de l’unité
nationale et de la tolérance, les historiens les moins engagés ou adversaires de la
République ont regardé la Ligue comme un rempart des valeurs traditionnelles
(décalage de ces questions de plusieurs siècles entre le cas français et le cas
espagnol par exemple).
En effet, le cadre international de cette époque est essentiel ; l’Angleterre
protestante aurait pu disparaître si elle n’avait pas triomphé de l’Invincible
Armada espagnole et catholique en 1588, puis au début du XVIIe siècle, la
guerre de Trente Ans aurait pu faire disparaître le protestantisme des territoires
germaniques.
Nos connaissances accumulées au cours de l’histoire des guerres de religion en
France nous permettent de corriger dès le début cette mauvaise vue ; on sait
aujourd’hui que loin d’être uniforme (différences entre la province et Paris), la
Ligue (et ses zélateurs sincères ou opportunistes) représentait un courant
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profond et décidé de l’opinion publique, ne serait-ce que pour avoir tenu tête à
l’un des rois les plus puissants d’Europe pendant plusieurs années.
Mais cette histoire pose un problème de sources ; les archives concernant la
Ligue ont été pour la plupart détruites, en bonne partie sur ordre d’Henri IV lui-
même et en conséquence, les sources sont souvent royalistes, toujours
polémiques donc.
Des historiens majeurs comme Elie BARNAVI, Robert DESCIMON, Denis
CROUZET, Denis RICHET, Pierre CHAUNU, Jean DELUMEAU, Alphonse
DUPRONT et Emmanuel LE ROY LADURIE, ont réalisé des recherches
biographiques, sur les mentalités collectives, restituant l’univers mental et
culturel dans lequel les populations vivaient.
L’événement le plus spectaculaire et neuf de notre histoire, le plus significatif et
le plus lourd de conséquence pour le devenir de notre culture politique : la
construction des barricades, les premières de l’histoire parisienne (mai 1588) ;
elles expriment symboliquement une contestation forte, résolue et victorieuse
puisqu’elles entraînent la fuite du roi Henri III.
Plus classique est la fracture entre la Ligue populaire et celle des princes de la
Maison de Guise et de leurs alliés ; elle mènera tout droit à l’échec.
La personnalité du roi Henri III a sa part dans la gestion d’une crise dramatique
et la naissance de la Ligue, ses relations avec les sujets, héritage creusé depuis la
mort de Henri II.
L’exécution du duc de Guise (23 décembre 1588) est la crise constitutionnelle
qui a fait basculer le royaume. Désormais, le roi a choisi le camp de la fermeté
dans pour autant retrouver son autorité naturelle et légitime. Face à lui se dresse
non seulement la révolution religieuse et provinciale, mais une révolution