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Commentraire linéaire, Christine de Pizan, ballade 94 (XCIV), Cent ballades d'amant et de dame

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Commentaire linéaire intrégal, Christine de Pizan, ballade 94 (XCIV), Cent ballades d'amant et de dame

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COMMENTAIRE LINÉAIRE : CENT BALLADES D’AMANT ET DE DAME,
CHRISTINE DE PIZAN




La « ballade XCIV » de la dame, issue du recueil des Cent ballades
d’amant et de dame de Christine de Pizan, vient en réaction directe aux
accusations calomnieuses et fallacieuses de l’amant qui peignait un
portrait faisant injure à l’être d’élection. La ballade antérieure
proclamait ironiquement que la dame manie l’art de la tromperie : « Par
quoy congnois que vous savez bien l’art / De faulx semblant jouer »
(v.15,16). Mais, fidèle à sa plume critique et réflexive nettement
déployée dans les ballades rattachées à la dame, Christine reprend ici
les mêmes armes de l’amant pour contre-attaquer et réaffirmer la
posture droite et loyale de la dame. Cette ballade isométrique,
composée de trois huitains de décasyllabes supplée d’un envoi
significatif de quatre vers, affiche donc une rhétorique argumentative
soutenant la visée dénonciatrice de la voix féminine qui expose sur le
grand théâtre du monde le caractère trompeur et mensonger des « fins
amants » qui manient aisément l’art des faux-semblants. Ce poème
devient alors l’emblème du combat que mène la dame pour rétablir la
vérité et laver son honneur dans une ballade jouant sur une esthétique
poétique de l’antithèse déclinant à divers niveaux l’opposition entre la
figure féminine face à la figure masculine sur un champ de bataille où
loyauté et vérité de la dame affrontent calomnies et tromperies de
l’amant. Mais loin de dresser une simple ballade dans laquelle nous
suivons les vives protestations de la dame marquée par l’amertume ;
Christine opère un élargissement de la dénonciation qui ne se résume
pas à la dénonciation seule de l’amant, mais vient également dénoncer
les « faulx amants » jusqu’à réinterroger le principe même de l’amour à
travers le dieu Amour. Ainsi, sous l’apparence d’une simple ballade
dressant une scène agnostique des amants confinée dans une sphère
privée et intimiste, la poétesse remet essentiellement en cause le
principe amoureux. Cette argumentation objective s’adressant tout
particulièrement aux femmes de son temps « dames » marquées par
les cours d’amour, dresse un véritable enseignement qui invite
intemporellement à exercer notre esprit critique pour ne pas tomber
dans les filets d’Amour en nous laissant séduire par les beaux discours
intéressés des fins amants. Ainsi, comment cette ballade
argumentative dépeint une véritable dénonciation de la relation

,amoureuse fallacieuse prise à travers le prisme de la fine amor qui
n’est qu’un idéal ? Cette ballade augurant le destin funeste de la dame
(cf. « Lay mortel ») dévoile une véritable esthétique de l’antithèse
opposant d’une part la figure loyale de la dame, d’autre part la figure
trompeuse de l’amant et du dieu Amour tout en développant un
argumentaire tournant autour de la question du dire mensonger ou
porteur de vérité en animant une véritable esthétique de
l’enjambement qui décline symboliquement le mot « traire » tout au
long des



strophes. Christine joue aussi sur une esthétique du mystère dans le
refrain qui tend à dévoiler progressivement le portrait du dieu Amour
dans un effet de renversement final qui expose au grand jour sa nature
trompeuse et menteuse. Ainsi, la poétesse brise dans cette ballade
marquée par la tension Eros/ Thanatohs l’idéal littéraire de la fine amor,
peignant la réalité à travers le noir portrait d’une dame meurtrie qui
nous invite amèrement à nous mirer dans son malheur pour que nous
puissions en tirer un enseignement formateur digne d’un exempla.




Tandis que les ballades antérieures s’ouvraient sur un traditionnel
« Je » lyrique nous ancrant in medias res dans la voix singulière de la
dame ; la « ballade XCIV » quant à elle fait surgir dès le vers
liminaire un proverbe qui marque un début non conventionnel au
regard du recueil, abordant le thème de la calomnie dont la dame est
victime : « Qui son chien veult / tuer lui met la rage ». Ce proverbe est
aisément identifiable du fait de l’utilisation de « qui » sans antécédent
mais aussi du présent à valeur gnomique qui universalise le propos
énoncé prenant à témoin le monde face à une réalité reconnue de tous.
En faisant le choix d’user d’une structure parémiologique comme
ouverture, Christine de Pizan place dès le début la dame du côté de la
raison dans une position auctoriale s’accompagnant d’une visée
argumentative et démonstrative où celle-ci dénonce le caractère
fallacieux de l’amant. La voix se fait vive, sèche, implacable et l’usage
du décasyllabe soutient ici une logique argumentative très construite.
Tous les mots du premier vers constituent en ce sens des monosyllabes
qui créent un mouvement de rapidité soulignant l’indignation de la
dame. Dans la même visée, les assonances en ( i ) « qui/lui » ainsi que
les allitérations agressives en ( r ) « tuer/rage » brossent un rythme
saccadé faisant entendre une voix tranchante emplie d’amertume. Seul

, un mot se détache du vers par son caractère dissyllabique : « tuer ». Ce
verbe à l’infinitif est expressivement mis en valeur à la césure en tête
du second hémistiche 4/6/. Toute la tension du vers est portée sur ce
verbe expressif qui dénonce la cruauté de l’amant par le biais d’une
maxime prosaïque, - en apparence simple et triviale à travers la
métaphore du chien qui est un animal très déprécié au Moyen-Âge ;
mais qui donne pourtant le premier indice d’une tension mortifère sous-
jacente dans cette ballade faisant place à la figure de Thanatos. Tout
comme le chien, la dame est ici attaquée et menacée par l’amant qui
veut la nuire. Cette volonté de faire préjudice à la dame pouvant
entrainer la mort de cette dernière est visible à travers l’ordre
spécifique des mots qui place à la césure du premier hémistiche le
verbe vouloir « veult », mettant ainsi en lumière toute la faute et péché
de l’amant face à son désir de calomnie. La cruauté de l’amant est ici
subtilement dessinée à travers le possessif « son chien » qui évoque un
lien d’intimité et d’affection désormais révolu par la volonté de nuire et
tuer. Cependant, la dame semble bien souhaiter que telle chose
n’arrive point. Ainsi, la césure 4/6 séparant le verbe vouloir « veult » du
verbe à diérèse « tuer » trahit son désir d’échapper à un destin funeste
en désirant que l’amant s’écarte de ce vil souhait. Christine achève ce
vers liminaire en faisant surgir à la rime finale le terme expressif
« rage » qui confère à la ballade une aura complexe emplie
d’assentiment. C’est ainsi l’écho du mot rage qui se poursuit à nos
oreilles, évoquant tout à la fois l’image sombre d’une maladie mortifère
et la voix d’une dame outragée symboliquement emplie de rage et
d’amertume.
Le second vers joue sur une rhétorique similaire de la scission qui
s’ouvre sur un enjambement : « Assus dist on / ainsi me veulz tu faire ».
L’enjambement crée autour de l’expression « mettre assus » introduit
une rupture au regard du proverbe antérieur formant une unité qui
devrait s’étendre uniquement sur un seul vers. Cette incomplétude
syntaxique du vers 1 nous oblige donc à porter notre regard
rapidement sur le terme « assus » au vers 2. Cette dislocation
syntaxique souligne tout à la fois la tension d’une rhétorique de la
dénonciation et d’une parole tombant progressivement dans une
esthétique de l’émotion. Cette rupture « met / assus » fait écho à la
césure « veult / tuer » et peint ainsi simultanément la volonté de
Christine de briser chez l’amant l’envie de nuire à la dame en dissociant
ces deux termes. Mais cela peint aussi la volonté de dénoncer
expressivement en début de vers le caractère trompeur et méprisable
de l’amant. Ce second vers prolonge la voix forte et implacable de la
dame qui se colore ici d’une tonalité nouvelle où nous délaissons le
proverbe pour nous ancrer dans l’expérience vécue et intimiste de la

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