(…) Mme de Volanges marie sa fille : c’est encore un secret ; mais elle m’en a fait part hier. Et qui croyez-
vous qu’elle ait choisi pour gendre ? Le Comte Gercourt. Qui m’aurait dit que je deviendrais la cousine de
Gercourt ? J’en suis dans une fureur… Eh bien ! Vous ne devinez pas encore ? Oh ! L’esprit lourd ! Lui avez-
vous donc pardonné l’aventure de l’Intendante ? Et moi, n’ai-je pas encore plus à me plaindre de lui, monstre
que vous êtes ? Mais je m’apaise, et l’espoir de me venger rassérène mon âme.
Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de l’importance que met Gercourt à la femme qu’il aura,
et de la sotte présomption qui lui fait croire qu’il évitera le sort inévitable. Vous connaissez ses ridicules
préventions pour les éducations cloîtrées et son préjugé plus ridicule encore, en faveur de la retenue des
blondes. En effet, je gagerais que, malgré les soixante mille livres de rente de la petite Volanges, il n’aurait
jamais fait ce mariage, si elle eût été brune, ou si elle n’eût pas été au Couvent. Prouvons-lui donc qu’il n’est
qu’un sot : il le sera sans doute un jour ; ce n’est pas là qui m’embarrasse : mais le plaisant serait qu’il
débutât par là. Comme nous nous amuserions le lendemain en l’entendant se vanter ! Car il se vantera ; et
puis, si une fois vous formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le Gercourt ne devient pas, comme
un autre, la fable de Paris.
Au reste, l’Héroïne de ce nouveau Roman mérite tous vos soins : elle est vraiment jolie ; cela n’a que
quinze ans, c’est le bouton de rose ; gauche à la vérité, comme on ne l’est point, et nullement maniérée :
mais, vous autres hommes, vous ne craignez pas cela ; de plus, un certain regard langoureux qui promet
beaucoup de vérité : ajoutez-y que je vous la recommande ; vous n’avez plus qu’à me remercier et m’obéir.
Vous recevrez cette lettre demain matin. J’exige que demain à sept heures du soir, vous soyez chez moi.
Je ne recevrai personne qu’à huit, pas même le régnant chevalier : il n’a pas assez de tête pour aussi grande
affaire. Vous voyez que l’amour ne m’aveugle pas. À huit heures je vous rendrai votre liberté, et vous
reviendrez à dix souper avec le bel objet ; car la mère et la fille souperont chez moi. Adieu, il est midi passé :
bientôt je ne m’occuperai plus de vous.
Intro :
→ C.A.O - Contexte : 1782 / sous Louis XVI / quelques années avant la RF / noblesse de l’époque
remise en question : mœurs de la bonne société désordonnées
- Auteur : Laclos (XVIIIe s) : a traversé la RF / écrivain et militaire / œuvre principale : Les Liaisons
Dangereuses
- Œuvre : roman épistolaire et psychologique / critique sociale / mépris pour l’aristocratie (dépourvue
de morale) / pas mvmnt littéraire, écrit seulement pour dénoncer l’immoralité de la société libertine /
Résumé : Roman racontant les machinations de 2 libertins (Vicomte de Valmont et Marquise de
Merteuil qui ont été amants) ils s’écrivent par lettres, Valmont vit son libertinage ouvertement,
Merteuil le dissimule en société et veut se venger.
- Extrait : thème : Lettre II, Marquise invite Valmont à revenir à Paris pour séduire la jeune Cécile afin
de se venger du futur de mari de celle-ci (Gercourt). La lettre montre les manigances de Merteuil et
Valmont.
LIRE LE TEXTE
→ Problématique : Comment cette lettre, qui se situe dans l’incipit du roman, permet-
elle au lecteur de cerner l’intrigue et de caractériser les personnages principaux ?