Les parents ne s’étaient jamais habitués aux façons de Gabrielle ; ils ruminaient, ils grognaient dans
les coins mais ils n’osaient pas, même la mère qui ne manquait pourtant pas d’allant, affronter ce grand
cheval. Hélène se souvient qu’ils parlaient d’elle en disant ce grand cheval ; ils étaient dépassés, découragés,
humiliés, et en colère aussi, d’une colère rentrée, de celles qui durent et qui rongent. Le tranchant de
Gabrielle, ces manières de pouliche rétive qu’elle avait eues dès l’enfance les laissaient sans voix. Ils avaient
peut-être été fiers qu’elle veuille apprendre un métier et devenir infirmière. On devinait que le mariage, les
enfants, une vie régulière et rangée à Figeac ou à Saint-Céré ne seraient pas pour elle ; mais de là à accepter
et endurer son maquillage, ses tenues, ses allures libres avec les hommes, il y avait un abîme à franchir. On
s’était résigné, on avait avalé les bruits, les racontars, les regards en coin. Aurillac n’était pas si loin, et
Gabrielle y faisait plus ou moins parler d’elle, à petit feu et à bas bruit. Hélène se souvenait de mines
contrites et de conversations interrompues à son arrivée. On voulait la ménager, la protéger de toute
contamination, comme si les fâcheuses habitudes de sa sœur ainée eussent été contagieuses.
Hélène sourit, tout cela est loin, les aiguilles cliquettent, elle plisse les yeux et fronce le nez, il faut
boucler le chausson et s’appliquer un instant pour que ce soit parfait. André et Juliette sont ses enfants, et
Antoine, son premier petit-fils, qui restera seul, qui a mis dix ans à venir. Il y a eu des complications, des
attentes, des déceptions, mais ça n’a pas tourné au drame parce que Juliette et André ont le goût du
bonheur, de la joie, des choses vives et douces qui font du bien. Ils sont doués pour ça et Hélène n’est pas
loin de penser que c’est une victoire. Léon, elle, leurs trois filles, ont su conjurer le sort ; elle déroule ses
formules, le sort, la victoire, qui lui semblent justes.
André était mal parti, sans père, un accident ; c’est le premier mot, et le seul que Gabrielle avait eu,
un accident, pour décrire sa situation quand elle avait débarqué en août 1923 à la gare de Figeac, enceinte
de plus de trois mois et apparemment très à l’aise. Les trois semaines rituelles avaient coulé, jour après jour,
dans un silence de moins en moins embarrassé ; on ne posait pas de questions après que Gabrielle eut
déclaré, dès le premier soir, à table avec eux et les filles dans la cuisine ouverte sur le verger, je garde cet
enfant, il ne connaîtra pas son père, il portera mon nom, Léoty c’est un beau nom, il naîtra à Paris, et je vous
demande à vous, à toi Hélène, à toi Léon, et à vous les filles, de l’accueillir ici chez vous et de l’élever en
attendant que je puisse m’en occuper moi-même dans les meilleures conditions, si vous êtes d’accord, il sera
le fils et le petit frère que vous n’avez pas eu, et une pension arrivera chaque mois. Son regard gris ne cillait
pas, sa voix n’avait pas molli, la cause de l’enfant à venir semblait entendue.
Intro :
→ C.A.O - Contexte : 2020
- Auteur : Marie-Hélène Lafon : écrivaine française et professeur agrégée de lettres classiques / a été
récompensé par bcp de prix / a écrit aussi Le Soir du Chien
- Œuvre : roman / en 1908 en France / André = fils de Gabrielle (femme de caractère qui sort des
normes), elle confie son fils à Hélène, ses trois filles et son mari Léon. André ne connait rien de son
père, son fils Antoine l’aidera à éclaircir son passé.
- Extrait : thème : Hélène se remémore son enfance passée avec sa sœur, et la grossesse de cette
dernière / pdv interne.
LIRE LE TEXTE
→ Problématique : Qu’est ce qui nous montre dans cet extrait que Gabrielle est une femme qui ne
correspond pas aux normes de son époque ?