Des deux plus puissants monarques de ce monde-là - et peut-être même de celui-ci, étant rois de
tant de Rois - les derniers que les Espagnols chassèrent, l’un était le roi du Pérou. (…)
L’autre roi, celui de Mexico : il avait longtemps défendu sa ville assiégée, et montré pendant ce
siège tout ce que peuvent l’endurance et la persévérance, telles que jamais un prince et un peuple n’en
montrèrent. Mais il était tombé vivant, pour son malheur, entre les mains de ses ennemis, ayant capitulé
sous condition d’être traité comme un roi (et d’ailleurs il ne leur fit rien voir dans sa prison qui fût indigne de
ce titre). Comme les Espagnols ne trouvaient pas après cette victoire tout l’or qu’ils s’étaient promis, et après
avoir tout remué et tout fouillé, ils essayèrent d’en obtenir des nouvelles en appliquant les plus terribles
tortures aux prisonniers qu’ils détenaient. Mais ne parvenant à rien, en face des gens plus forts que les pires
de leurs traitements, ils furent pris d’une telle rage que contrairement à la parole donnée, et en dépit du
droit humain le plus élémentaire, ils condamnèrent le roi lui-même et l’un des principaux personnages de sa
cour à la torture, en la présence l’un de l’autre. Ce grand personnage, succombant à la douleur, et entouré
de brasiers ardents, tourna sur la fin un regard pitoyable sur son maître, comme pour lui demander pardon
de ce qu’il n’en pouvait plus ; alors le roi, plantant fièrement et carrément son regard dans le sien, pour lui
reprocher sa lâcheté et sa pusillanimité, lui dit seulement ces mots, d’une voix rude et ferme : « Et moi ?
Crois-tu donc que je sois dans mon bain ? Suis-je vraiment plus à l’aise que toi ? » L’autre succomba sur le
coup à ses douleurs et mourut sur place. Le roi, à demi brûlé, fut enlevé de là. Ce ne fut pourtant pas par
pitié, car quelle pitié toucha jamais des âmes aussi barbares ? Pour obtenir un éventuel renseignement sur
quelques vases d’or à piller, ces gens étaient capables de faire périr par le feu un homme, même un roi, si
grand soit-il par son destin et sa valeur ! Mais c’est que sa constance rendait en vérité de plus en plus
honteuse leur cruauté. Ils le pendirent par la suite, quand il tenta courageusement de se délivrer par les
armes d’une aussi longue captivité et de sa sujétion : il se donna ainsi une fin digne d’un prince d’une aussi
grande qualité.
Intro :
→ C.A.O - Contexte : 1595 (Renaissance) / Humanisme (doctrine qui relève la dignité de l’esprit
humain et le met en valeur, retour aux sources gréco-latines) / Après découverte de l’Amérique en
1492 = nouvelles populations / guerres de religion
- Auteur : Montaigne : philosophe, humaniste et moraliste, écrivain français / a occupé des fonctions
politiques / catholique / œuvre principale : Essais / Ami de La Boétie (protestant)
- Œuvre : Essais / traite de divers sujets (médecine, arts…) / 2 parties : « Des Cannibales » et « Des
Coches » qui font une réflexion sur la découverte du Nouveau Monde, le colonialisme et la relativité
des valeurs et des mœurs
- Extrait : thème : Montaigne dénonce la cruauté des Espagnols envers le Roi du Mexique en opposant
ces 2 civilisations, il prend parti.
LIRE LE TEXTE
→ Problématique : Comment Montaigne dénonce-t-il le comportement des conquistadors ?
Plan : I/ Il dénonce les défauts des conquistadors (l.1 à 12)
II/ Il évoque la torture subie par le Roi de Mexico et son noble compagnon (l.12 à 18)