Introduction :
Être libre semble d'abord signifier ne dépendre de rien ni de personne. Le
sujet invite ainsi à identifier la liberté à une forme d'autosuffisance du sujet,
entendu comme cause de lui-même. Si l'on comprend l'« être » de la liberté
comme son essence, alors la question revient à se demander si la liberté se
définit fondamentalement comme indépendance absolue à l'égard de toute
extériorité.
Toutefois, cette assimilation peut être mise en doute. Le verbe « être » ne
renvoie pas nécessairement à une essence immuable, mais peut désigner une
manière d'exister. Or l'expérience de la liberté humaine ne se déploie-t-elle pas
toujours dans un rapport au monde et aux autres ? Des Lors, la liberté ne
suppose-t-elle pas autant une rupture avec certaines dépendances qu'une
exposition constitutive à ce qui n'est pas soi ?
Il s'agira donc de déterminer si la liberté peut réellement consister dans
l'autosuffisance, ou si une telle conception ne manque pas ce par quoi la liberté
s'exerce effectivement. On montrera d'abord que la liberté peut être définie
comme autosuffisance rationnelle et maîtrise de soi. On verra ensuite que cette
définition est mise en échec dès lors que la liberté est pensée comme devenir et
création. On tentera enfin de penser une liberté qui ne soit ni autosuffisance
isolée ni hétéronomie, mais rapport non servile aux autres et au monde.
I. Être libre, c'est se suffire à soi-même : l'autosuffisance rationnelle et la
maîtrise de soi
Etre libre semble d'abord impliquer l'indépendance à l'égard de ce qui
s'impose de l'extérieur. Celui qui dépend de ce qu'il ne maîtrise pas ne peut être
libre. C'est dans cette perspective que s'inscrit la conception platonicienne de la
liberté.
Dans le schéma de la ligne (République, VI, 509d-511e), Platon distingue
l'opinion (doxa), liée au sensible et au changeant, de la connaissance (epistémè),
qui porte sur l'intelligible et l'immuable. Tant que l'âme demeure attachée aux
images et aux objets sensibles, elle dépend d'un monde instable et ne peut
, produire que des jugements incertains. En s'élevant vers les Idées par l'exercice
de la raison, elle atteint un domaine qui se suffit à lui-même : l'intelligible n'a
pas besoin du sensible pour être connu. La liberté est alors proportionnelle au
degré d'autonomie rationnelle de l'âme.
Cette autosuffisance rationnelle fonde également la critique platonicienne
du tyran. Dans le Gorgias comme dans la République (Livres VIII et IX), Platon
renverse l'opinion commune selon laquelle le tyran serait l'homme le plus libre
parce qu'il peut tout faire. En réalité, le tyran est esclave de ses désirs, lesquels
sont illimités, instables et contradictoires. Son prétendu bonheur dépend de
biens extérieurs et d'une puissance toujours menacée. À l'inverse, le philosophe,
par l'ordre rationnel de l'âme, atteint une forme de stabilité et de suffisance
intérieure qui constitue la véritable liberté.
Ainsi, la liberté n'est pas absence de loi, mais obéissance à une loi ou à
des règles que la raison se donne à elle-même, car elle en comprend non
seulement l'utilité mais aussi la libération qu'elles permettent. Qu'il s'agisse de
l'âme individuelle ou de la cité (République, IV), l'ordre rationnel est la
condition même de la liberté. Être libre, c'est ne pas être dominé par ce qui n'est
pas soi : en ce sens, la liberté consiste bien à se suffire à soi-même. Mais si être
libre consiste dans la seule autosuffisance, ne manque-t-on pas l'importance de
la rencontre et de la transformation pour la liberté, dès lors qu'on la définit, non
plus comme la possession d'une essence, mais comme un dépassement de soi et
par conséquent de l'insuffisance d'un sujet qui se cantonnerait à son seul être ?
II. La liberté ne peut pas consister à se suffire à soi-même : la liberté comme
devenir et création
Identifier la liberté à l'autosuffisance risque toutefois de figer la liberté
dans un ordre immuable et de la détacher de la vie. C'est précisément ce que
Nietzsche met en question.
Nietzsche critique la métaphysique platonicienne comme une négation du
devenir. Dans le Crépuscule des idoles, il dénonce la tendance à substituer à la
vie un monde de concepts figés, qu'il compare à des « momies ». Penser la
liberté comme autosuffisance rationnelle revient à la soustraire au mouvement
de la vie, à vouloir la stabiliser là où tout est variation.
Pour Nietzsche, la liberté n'est ni autonomie rationnelle ni retrait hors du
monde, mais affirmation de la volonté de puissance dans et contre le réel. Elle
suppose l'insuffisance, l'épreuve, la confrontation aux forces extérieures.
L'esprit libre ne cherche pas la sécurité, mais accepte le risque et la
transformation. Se penser « suffisant à soi-même » relève d'une fiction
métaphysique.