Le poème Le grand violon est extrait du recueil écrit en 1938 par Henri Michaux, Plume : précédé de Lointain
intérieur. Il s’agit d’un poème moderne, caractérisé par une prose dépouillée, un vocabulaire simple et une
grande musicalité. Tiraillé entre son envie de s’ouvrir au monde et la crainte d’être écrasé par la société, le
poète adopte un ton dont la légèreté et l’humour tempèrent l’angoisse sans toutefois l’étouffer. L’image
principale développée est celle d’un violon déformé, associé à la peinture d’un monde enfantin. En parallèle,
le rythme révèle les états successifs traversés par le poète, menant inéluctablement à l’angoisse.
Ainsi, nous pouvons nous demander : Comment, à travers un univers fantasmagorique et enfantin, Henri
Michaux parvient-il à exprimer son mal-être ?
Dans un premier temps, nous étudierons ce poème élégiaque qui dépeint un univers fantasmagorique,
développé des vers 1 à 9, puis nous analyserons l’angoisse et la musicalité mises en lumière par Michaux,
évoquées des vers 10 à 18.
I. Un poème élégiaque dépeignant un univers fantasmagorique
Dès le premier vers, l'importance du "moi" est soulignée par l’emploi du déterminant possessif "Mon", qui met
en avant une quête identitaire marquée par une certaine instabilité. Par ailleurs, le poème évoque un univers
enfantin, notamment avec l'expression "joue à l’escalade", qui rappelle l’innocence et la légèreté propres à
l’enfance.
La répétition du mot "violon" et l’image singulière de "violon-girafe" déforment la représentation traditionnelle
de l’instrument, plongeant le lecteur dans un univers fantasmagorique.
En associant le violon, symbole de tristesse et de complainte, à la figure d’une girafe, Michaux crée une
atmosphère mêlant étrangeté et légèreté. Cet effet est amplifié par le pléonasme "grand violon", qui contribue
à animaliser l’instrument.
Le poème devient dynamique grâce au champ lexical du mouvement : "escalade", "bondissant", "au galop" qui
suscite une impression de vitesse captivante.
De plus, Michaux personnifie le violon, notamment entre les lignes 3 et 7, en lui prêtant des émotions
humaines, symboles de douleur et de souffrance, ce qui accentue la musicalité du poème. Par exemple,
l’expression "cordes sensibles" fait écho à la sensibilité humaine et aux états d'âme du poète.
L’assonance en "é", présente dans "ventres affamé" et "désir épais", renvoie à une idée d'insatisfaction et de
mal-être. On fait face à un violon qui souffre, comme le poète lui-même.
Le parallélisme de construction dans "que personne jamais ne" souligne un sentiment de solitude et
d’incompréhension, tandis que le futur dans "satisfera" confère une intemporalité à cette peine.
L’humanisation du violon s’intensifie avec l’image de "son grand cœur de bois enchagriné", qui évoque une
tristesse profonde, typique de l’élégie. Par ailleurs, le champ lexical de la plainte, avec des termes tels que
"plainte basse et importante", souligne la mélancolie omniprésente.
Le poème semble ainsi basculer vers une atmosphère sombre et mystérieuse. L’expression "façon tunnel"
suggère un voyage vers des profondeurs obscures, potentiellement métaphoriques de la mort.
Enfin, la comparaison avec les "gros poissons gloutons des hautes profondeurs" apporte une dimension
abyssale et un univers silencieux et étrange. L’assonance en "on" renforce la musicalité, tandis que l’oxymore
"hautes profondeurs" intensifie l’impression de déséquilibre et de confusion. L’expression "bondé de soi"
quant à elle évoque une quête identitaire exacerbée, soulignant le mal-être et l’instabilité du poète.