L’ENCADREMENT DE LA CHARITÉ : PAUVRETÉ, ASSISTANCE ET HOSPITALITÉ. P.310-344
Dans la religion chrétienne, la charité (caritas) est la seule des trois vertus théologales (foi, espérance, charité), qui doit
perdurer au-delà du Jugement dernier, désignant l’amour de Dieu pour l’homme et de l’homme pour Dieu. St Augustin
« Celui qui veut faire l’aumône de manière ordonnée doit commencer par soi-même ». Le Christ impose l’amour de son
prochain (Jn 13 v24 « Je vous donne un commandement nouveau ; c’est de vous aimer les uns les autres »). Dans Mt 25 v
34-35, 6 oeuvres de miséricorde corporelles sont énoncées : l’aumône de nourriture/boisson/vêtement, l’hospitalité,
l’assistance aux malades/aux prisonniers. Les 7 oeuvres de miséricordes spirituelles de Thomas d’Aquin : le conseil aux
chrétiens qui doutent, l’enseignement des ignorants, l’avertissement des pêcheurs, la consolation des affligés, le pardon
des offenses, la patience face aux ennuis et la prière pour les vivants/les morts.
I/ L’Église et la pauvreté
A) Pauvreté et assistance avant le XIIe siècle
Jusqu’au XIIe s, l’exégèse a cherché à tempérer le « radicalisme évangélique » des évangiles. L’interprétation de qq
passage clés de la Bible fonda « une éthique personnelle à vocation universelle » puis évolua pour établir des « règles de
comportement spécifiques à des groupes sociaux » (E.Bain). Ex : abandon par les moines de la propriété individuelle. Les
discours exégétiques antérieurs au XIIe s ne prescrivaient pour aucun des 3 groupes sociaux un renoncement total
aux richesses. L’Église, en effet, a plutôt codifié des pratiques sociales impliquant une circulation de richesse (ex
aumône). Grandes abbayes/chapitres cathédraux pratiquaient l’aumône comme acte rituel (ex lors de fêtes) ; au VIe s, les
cités épiscopales importantes avait une liste (« matricule ») donnant les nom des pauvres entretenus aux frais de l’Église.
B) La « révolution de la charité » (XIIe-XIIIe siècle)
La croissance économique contribue à cette révolution. La pauvreté est davantage perçue comme le signe d’une
élection plutôt qu’un châtiment. Alors que l’aumône était jusqu’alors pratiquée comme une action méritoire/pénitentielle,
l’idée s’imposa dans les sermons qu’il s’agissait d’un acte de justice. Il s’agissait de faire comprendre au fidèles que le
devoir du bon chrétien était de lutter activement contre la misère. C.Geleyn a néanmoins remis en cause la volonté réelle
des clercs/moines/membres de l’aristocratie, de réduire la misère. La charité est placée au coeur de la spiritualité latine.
1. Une « floraison hospitalière »
Lien entre foires de champagne et la floraison hospitalière : les hôpitaux pouvaient capter directement une partie des
revenus des foires, grâce aux tonlieux, péages et autres taxes commerciales, et bénéficiaient indirectement des richesses
produites durant ces foires. Ex : Marseille comptait fin du XIIIe s une dizaine de fondations hospitalières, comme un lazaret,
l’hôpital St-Jacques-des-Épées (1200) ou encore une commanderie de l’ordre St-Antoine (1180).
2. Le XIIe siècle et le développement de la « pauvreté volontaire »
Le nouveau regard des clercs sur les pauvres et leur prise en charge plus efficace par ces derniers sont les causes/
conséquences de cette révolution de la charité. La pauvreté devient alors une vertu : ermites, moines cénobites et
clercs furent appelés par plusieurs réformateurs à renoncer aux richesses de ce monde. On parle alors de « pauvreté
volontaire », notion utilisée par les réformateurs (txts Cisterciens) mais présent déjà chez les pères (ex Jérôme IVe s).
Bernard de Clairvaux a participé à la diffusion de cette notion. Pour lui, c’est l’amour de la pauvreté et non la pauvreté
seule qui est une vertu. La notion permet de distinguer les moines des nécessiteux et constitue pour lui « un des symboles
du propositum vitae cistercien » par opposition aux clunisiens. Pour autant, il ne veut pas diree que ces frères cisterciens
doivent vivre volontairement dans un total dénuement et survivre en mendiant.
Les chanoines réguliers adhèrent aussi à la pauvreté volontaire, ce qui les rapproche alors des moines. Ex : Philippe
de Harveng, abbé de de Bonne-Espérance de l’ordre de Prémontré considère que la pauvreté volontaire serait pour les
moines et chanoines « la justification d’une place centrale occupée dans la société ». Le renouveau érémitique du XIe s a
également influencé les réformes monastiques/canoniales du XIe-XIIe s.
Résistances au thème de la pauvreté volontaire. Le thème connaît donc un succès au XIIe s mais en réalité, il y avait
des pauvretés volontaires (cisterciennes, prémontrées…). En outre, il ne fait toujours pas l’unanimité. Ex : Pierre le
Vénérable (XIe s) a contribué à réformer Cluny en introduisant des usages cisterciens ne l’emploi jamais. Certains théologiens
ont une crainte qu’elle ne serve d’argument aux mouvements dissidents, prompts à critiquer la richesse de l’Église. Luttant
contre ces derniers, l’Église dut parfois défendre l’accumulation de ses richesses et des arguments furent développés
qui purent aussi être employés contre les promoteurs de la pauvreté volontaire. Ex : Guillaume Monge, archevêque d’Arles
rédige un traité vers 1135 contre le mouvement de Henri de Lausanne où utilise l’épisode de la bourse du Christ confiée à
Judas ; (ce dernier portait l’argent que les Apôtres avaient) pour justifier la possession de biens ecclésiastiques.
Les maîtres scolastiques du XIIe s furent opposés à cette notion, préférant promouvoir un nouveau modèle de
pauvreté qui serait applicable pour tous, y compris les laïcs (Bain).
3. Prédication mendiante et « pédagogie de la charité »
Intégration du thème de la pauvreté volontaire dans l’exégèse du XIIIe s : Le thème fut utilisé sous la plume des
dominicains et des franciscains mais avec la formation de deux traditions exégétiques différentes. Ils ont une pratique
différente de la pauvreté : les dominicains suivent la règle de St-Augustin et n’ont ainsi pas renoncé à la propriété collective
comme les franciscain. Il y a une « pédagogie de la charité » (D.Le Blévec) puisque tous les ordres mendiants la mirent au
centre de leur prédication. Sous leur influence, la « part du pauvre » s’imposa dans les testaments. Ex : 62 pourcent des
testaments à Lausanne comprenait au moins un legs en faveur d’un hôpital au XIIIe s ; 44 pourcent en Flandre.