Pierre Corneille, figure majeure du théâtre classique du XVIIᵉ siècle, est célèbre pour ses héros aux prises avec
l’honneur et les passions. En 1644, il compose Le Menteur, une comédie inspirée d’une pièce espagnole, La
Verdad Sospechosa de Juan Ruiz de Alarcón. Dans cette pièce, il abandonne le modèle tragique pour
s’adonner à un théâtre plus léger mais tout aussi virtuose, fondé sur les jeux de langage, les quiproquos et les
faux-semblants. Dans la scène étudiée, alors qu’il confond encore Clarice avec Lucrèce, Dorante tente de
séduire celle qu’il croit être sa fiancée. Grâce à un ultime mensonge, il parvient à reprendre le contrôle de la
situation et affirme n’avoir toujours aimé que Lucrèce, révélant ainsi son nouveau stratagème.
Ainsi, nous pouvons nous demander : En quoi cette scène révèle l'art de mentir du héros cornélien ?
Dans un premier temps, nous étudierons l’aveu amoureux de Dorante à Lucrèce, présenté des lignes 1 à 11,
puis nous analyserons la manière dont il reconstruit le passé et la réaction des deux jeunes filles, de la ligne 12
à 22. Enfin, nous verrons comment la scène se clôt sur une réconciliation encore fragile, de la ligne 23 à 32.
I. L'aveu amoureux de Dorante à Lucrèce
La scène s’ouvre sur un retournement de situation : Dorante affirme aimer Lucrèce, mais avec prudence. Dès
le premier vers, il emploie une antithèse entre “courroux” et “charmé”, qui souligne l’ambivalence des
sentiments. La litote “je ne vous déplais pas” suggère un aveu masqué, typique du langage galant, pour
ménager une certaine distance.
Il poursuit avec le champ lexical du jeu notamment avec l’expression “j’ai assez joué d’adresse” où le verbe
“jouer” et le substantif “adresse” renvoient à la manipulation, tout en gardant une légèreté de ton. L’emploi du
présent de vérité générale “Il faut vous dire vrai” renforce l’illusion de sincérité, bien qu’il ne s’adresse à
Lucrèce que par aparté, instaurant une double énonciation : d’un côté la vérité pour Lucrèce, de l’autre un
mensonge maintenu pour Clarice.
Clarice rompt alors cet équilibre par une question rhétorique : “Est-il un plus grand fourbe ?”, relevant du
registre polémique, qui dénonce la duplicité de Dorante. Elle interpelle Lucrèce mais aussi le spectateur, ce
qui accentue l’effet dramatique. Dorante répond avec assurance, par une proposition hypothétique au futur :
“Quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter”, en affichant une maîtrise rhétorique appuyée par le
rythme régulier de ses vers.
II. La reconstruction du passé et la réaction des deux jeunes filles
Dans le second mouvement, Dorante tente de se justifier en réécrivant les faits. Il accuse Clarice d’avoir “fait
pièce” sous le nom de Lucrèce. Le verbe, tiré du lexique de la tromperie, et le passé composé donnent un ton
affirmatif à ce récit. Il inverse les rôles, se posant en victime, ce qui crée une ironie dramatique.
Il présente son comportement comme une vengeance : “je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé”. Le
parallélisme donne un rythme logique à son raisonnement, créant une fausse impression de justice. Lucrèce
l’interroge alors : “Que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?”, et Dorante répond opposant apparence et
vérité : “Clarice fut l’objet de mes galanteries... / Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur”. Cette
construction binaire est typique de la rhétorique galante, et les points de suspension soulignent ici l’ambiguïté.
Il poursuit avec un argument soulignant les normes sociales de l’époque : “Jusqu’à ce que ma flamme ait eu
l’aveu d’un père” où la métonymie “flamme” renvoie au sentiment amoureux, tandis que la référence au père
évoque l’autorité classique. Il moralise alors ici son récit, du moins en apparence.