Au XXe siècle, les écrivains redéfinissent les codes du roman et placent l'écriture au cœur de leurs œuvres. Le
Nouveau Roman explore de nouvelles formes narratives, comme l'illustre Robbe-Grillet avec La Jalousie. Ce
roman déconstruit l’intrigue pour privilégier une écriture sensorielle et fragmentée. Le passage choisi dresse
un portrait atypique de la femme du narrateur, rompant avec les conventions. Cette approche engage
activement le lecteur, troublé par la perception jalouse du mari, qui devient la substance même du récit.
Ainsi, nous pouvons nous demander : Comment Alain Robbe-Grillet restitue-t-il, dans cet extrait, le
portrait fragmenté d'un personnage mystérieux ?
Dans un premier temps, nous analyserons la figure d’un narrateur voyeur, décrite des lignes 1 à 5, puis nous
étudierons un portrait fragmenté, contradictoire et illogique, développé des lignes 6 à 17.
I. La figure d’un narrateur voyeur
Dans un premier temps, Robbe-Grillet met en scène un narrateur dont le regard voyeur structure toute la
perception du personnage féminin.
Dès les premières lignes, l’identité du protagoniste est entourée de mystère : il est désigné uniquement par
l'initiale “A...”, créant une atmosphère d'anonymat. Cette lettre, première de l’alphabet, peut aussi suggérer
un commencement ou une forme d’étonnement.
La répétition du mot “table” dans l'incipit contraste avec le manque d'informations sur la femme elle-même,
focalisant le regard sur l'environnement immédiat. Cette attention portée aux objets plutôt qu'aux
personnages est caractéristique du Nouveau Roman.
L’espace est réduit à des lieux intimes, pouvant faire penser à un bureau ou une chambre, et l’usage des
articles définis et des pronoms démonstratifs (“la table”, “la petite table”, “celle du couloir”) traduit une
grande familiarité avec ces espaces, renforçant l’impression d’un univers clos et étouffant.
Le personnage est décrit par fragments : d’abord assis, puis penché, mais jamais de façon globale. Les
adjectifs “minutieux” et “long” précisent des gestes sans jamais révéler une véritable personnalité,
contribuant à une dépersonnalisation radicale.
Le regard du narrateur, marqué par le voyeurisme, privilégie l'observation minutieuse : il énumère
mécaniquement les activités du personnage à distance : “remaillage”, “polissage”, “dessin”. L’utilisation de
déterminants imprécis (“d’un bas très fin”, “d’une taille réduite”) et du substantif “quelques” traduit
l’incertitude de l'observation.
Ainsi, le récit révèle moins le personnage observé que l'obsession du narrateur lui-même, dont le regard
hésitant est renforcé par l’usage du conditionnel avec “se serait” et “aurait” et par les négations successives,
signes de doute.
Enfin, la répétition finale du mot “table” accorde une importance disproportionnée à l’objet, au détriment de
l’être humain. Cette dissociation est emblématique du projet du Nouveau Roman qui est de substituer à
l’intrigue psychologique une pure écriture du monde sensible.
II. Un portrait fragmenté, contradictoire et illogique
Dans un second temps, Robbe-Grillet construit un portrait fragmenté et contradictoire, renforçant le mystère
autour du personnage féminin.